Général Amadou Toumani Touré
Cérémonie de
remise du Prix Leadership Afrique
New York, le 26 septembre 1996
Madame la Présidente du Hunger Project,
Honorables membres du Jury,
Distingués invités,
Excellences, Mesdames, Messieurs,
Permettez-moi tout d'abord, madame la Présidente, d'exprimer toute ma gratitude à votre auguste institution, pour l'honneur qui a été fait à mon pays et à moi-même.
Ce prix que l'honorable Jury m'a décerné, je l'accepte avec fierté, certes, mais aussi avec crainte, inquiétude, parce que je dois encore persévérer pour le mériter.
Le Hunger Project, depuis des années, est très connu et apprécié en Afrique, pour ses efforts et ceux des bonnes volontés qui l'assistent dans sa noble entreprise.
J'exprime mes compliments distingués aux lauréats qui m'ont précédé, des hommes et des femmes admirables de notre continent. Je souhaite également bonne chance, et surtout courage et persévérance, aux futurs candidats.
Mes vives félicitations à l'honorable Chief Bisi Ogunleye, qui reçoit en même temps que moi ce Prix, et dont je salue ici les actions bénéfiques au profit des femmes africaines.
Les Africains abordent le XXIème siècle, avec espoir
et désespoir, à la fois. Dans certains pays où
sévit encore un conflit
interne non résolu, le drame que vivent les populations
incite au désespoir.
Le fait aujourd'hui que d'autres pays africains ne présentent pas de politiques crédibles, susceptibles de réduire la pauvreté et d'assurer une croissance durable, fonde aussi un légitime pessimisme.
En revanche, il faut saluer et encourager des résultats qui, par des efforts entrepris, sont atteints par des pays qui ont poursuivi avec douleur les réformes et qui commencent à connaître une croissance réelle, raissonable; cela suscite l'espoir et l'espérance.
C'est avec admiration que parfois l'on assiste à l'effort fait par certains pays africains et à l'énergie déployée pour boucler leur budget.
Aujourd'hui, les décideurs doivent étudier les causes des mauvais résultats, analyser sans complaisance les potentialités de leur pays, et dégager les options qui leur sont offertes, pour pouvoir exprimer clairement leur vision du développement politique et économique et les objectifs qu'ils lui assignent et, ensuite, susciter un consensus national autour des programmes de développement, et les mettre en oeuvre efficacement.
Les faibles performances en termes de croissance économique,
combinés à une forte croissance démographique,
ont provoqué une détérioration accélérée
du revenu par habitant.
Aussi, l'échec dans la diversification des exportations et la persistance de la dépendance envers l'exportation de produits de base, qui subissent une tendance de long terme à la baisse des cours des matières premières sur les marchés mondiaux, demeurent des sujets majeurs d'inquiétude.
De tous les défis que connaît notre continent, la lutte contre la faim est le plus pressant. L'agriculture est la principale source de nourriture, et représente dans un pays africain type 70% de l'emploi, 60% des exportations et 35% du produit national brut (PNB). Par conséquent, on ne saurait imaginer de croissance générale à long terme sans croissance de l'agriculture.
Le taux de croissance démographique élevé en Afrique a des répercussions sur la sécurité alimentaire et sur des problèmes qui y sont liés, qui ne peuvent être résolus que par des mesures agricoles adéquates. Ceci indique alors que les pays africains devraient donner une plus grande priorité et un soutien plus efficace à l'agriculture.
Les dirigeants devraient faire preuve d'un plus grand engagement politique, en direction de l'agriculture. Les paysans devraient avoir la possibilité d'exercer plus d'influence, sur les politiques et stratégies agricoles.
Les pays doivent formuler et adopter leurs propres stratégies et programmes d'action de développement agricole au niveau national, basés sur un consensus national approprié, et mettre en oeuvre ces stratégies et programmes d'action.
Il faut des mesures concrètes et immédiates, car en termes de sous-alimentation comme de malnutrition, l'insécurité alimentaire frappe désormais le quart de la population totale en Afrique sub-saharienne.
Les graves sécheresses de 1973-1974 et de 1983-1984 ont attiré l'attention du monde sur la fragilité de la sécurité alimentaire dans la plupart de nos pays, et souligné que les effets cumulés de la baisse des cours mondiaux pour les produits tropicaux et les maigres recettes des années 1980 ont entretenu dens de nombreux pays la crise alimentaire et économique, "une crise profonde des greniers vides".
Le nombre de pauvres a augmenté en Afrique; les indicateurs sociaux, tout autant que le revenu, permettent d'évaluer la pauvreté. Cette pauvreté se concrétise aussi par la précarité qui traduit l'incertitude et l'instabilité dans laquelle se trouvent ceux qui disposent de peu de ressources, et par l'exclusion économique de ceux qui se voient refuser l'accès au marché, aux services publics et au mécanismes de redistribution.
Selon la FAO, la région abritait en 1969-1971 10% environ de populations souffrant de sous-alimentation chronique dans les pays en développement. Cette proportion est passée à 22% en 1988-1990, et les projections montrent qu'elle pourrait atteindre 45% en l'an 2010.
On estime que la malnutrition touchait près de 20 millions d'enfants d'âge préscolaire en 1980, et 28 millions en 1990. Les projections laissent prévoir un chiffre de 38 millions en l'an 2000.
Des affections et maladies ont également des conséquences sociales et économiques dévastrices, alourdissant le fardeau qui pesait déjà sur des communautés pauvres, et submergeait des services de santé aux capacités limitées.
Quelque dévastateur que soit le SIDA, le paludisme provoque plus de décès, et les maladies qui accompagnent la pauvreté et la médiocrité des conditions d'hygiène demeurent une cause majeure des souffrances.
Aujourd'hui, l'Afrique doit et peut relever ce défi, nourrir chaque Africain, rompre la chaîne de la famine et de la malnutrition. Ce n'est pas une fatalité, et ce n'est pas lié à un phénomène génétique.
La solution passe par les dirigeants qui doivent réellement "assurer la direction" en adoptant des stratégies à long terme, plutôt que des recettes à court terme, rapides, relevant de tactiques de survie.
Des systèmes politiques pleinement participatifs, une décentralisation mesurée mais accrue du pouvoir, ainsi que des responsabilités politiques et administratives, mais aussi une saine gestion des affaires publiques et un rôle renforcé de la société civile, alors seulement sera créé un environnement politique durable et favorable à la mise en oeuvre d'un plan de développement harmonieux.
Il faut ajouter à cela des mesures visant à améliorer les capacités au sein du secteur privé et au renforcement des aptitudes en matière de recherches, de sciences, de technologies et de réformes agraires.
Il faut rappeler aux Africains et à leurs partenaires le retard alarmant que la région est en train de prendre par rapport aux autres régions en développement, de même que les risques de marginalisation que cela peut comporter.
Aujourd'hui, il faut susciter un sentiment d'espoir; des progrès sensibles ont été accomplis dans certains pays grâce à leur détermination, et, demain, les cours peuvent être inversés favorablement.
L'Afrique est riche de ressources qui, judicieusement gérées, pourraient constituer un atout majeur, et cela dans la perspective d'une croissance accélérée. La capacité d'adaptation dont on fait preuve de nombreuses communautés, face à une crise profonde, témoigne du potentiel humain considérable du continent.
On ne peut occulter les progrès réels de la décennie passée, dans certains cas plus marqués qu'on n'aurait pu le prévoir. L'Afrique a les ressources humaines nécessaires et les potentialités requises pour lutter contre la faim.
Les Africains et les partenaires qui pourraient continuer à douter doivent pourtant se rappeler que l'Asie des années 60 paraissait, elle aussi, une région de cas désespérés, avant de devenir 25 ans plus tard celle des dragons.
Encore une fois, j'ai une pensée profonde à l'endroit de ces enfants qui ont faim, de ces femmes qui font des kilomètres pour quelques litres d'eau non potable, de ces camps de réfugiés et de déplacés, causés par la folie des hommes.
Je garde pourtant l'espoir pour une Afrique, demain, hardie et optimiste, joyeuse au son des tam-tams, mais surtout, solidaire et traditionnelle.
J'exprime de nouveau toute ma gratitude au Hunger Project, au Jury et à toutes les femmes et aux hommes de bonne volonté, dont les efforts ont contribué à fêter aujourd'hui le dixième Prix Leadership Afrique pour l'Elimination permanente de la Faim 1996.
Je vous remercie.